Chronique Express: Je me souviens du Grand Antonio

Métro Crémazie, samedi après-midi. Devant moi dans l’escalier roulant, déferle une horde de jeunes Yo, qui glissent sur la rampe en hurlant. Casquettes à l’envers, chaînes, oreilles diamantées et survêtements de sport de couleurs vives, assez spacieux pour habiller le Grand Antonio.

Note au lectorat jeunesse: le Grand Antonio était un homme fort, montréalais d’adoption, qui a lutté avec des ours et déplacé des trains de plusieurs tonnes.
Rappelons que le iPad n’était pas inventé mais que les gens avaient quand même des loisirs!
Il était aussi célèbre pour avoir tiré des autobus bondés, avec ses cheveux! Disons que ce coloré personnage plus grand (plus gros?) que nature, au propre comme au figuré (propre ?), n’a jamais abusé du revitalisant. Imaginez Hugo Girard avec des nattes, qui aurait oublié de se laver depuis l’invention du téléphone à roulette.

Les cinq jeunes Yo s’arrêtent. Ils s’installent là où on a beaucoup vu le joueur de blocs de bois, celui qui semblait penser qu’«Heureux d’un printemps» et «L’eau vive» ont exactement la même mélodie. Ils fouillent dans leurs étuis. J’attends les amplificateurs, les micros, les claviers électroniques et les cartons pour danser au sol.

Que de préjugés!

Quatre accordent leurs violons, tandis qu’un déballe un violoncelle. Au signe de tête du roux frisé, sans partition ni aucune fausse note, ils jouent à la perfection «Le Printemps», concerto des Quatre Saisons de Vivaldi!

Hé ho, Belette! On t’a jamais dit que l’habit ne fait pas le moine, Yo!?

Chronique de l’étrange: Lendemain de veille 4?

Samedi soir sur la ligne orange, Belette sort souper en ville!

Un tintamarre infernal retentit dans le wagon d’en arrière. Ça crie en choeur, ça frappe des mains, ça tape du pied!? On dirait une équipe de hockey junior lancée dans la chanson à répondre!

L’objet de toute cette attention est difficile à manquer… C’est un frêle jeune homme dans la fin vingtaine, vêtu d’un short en satin doré, de bas noirs au genou, d’une camisole noire révélant des biceps en devenir et de larges lunettes de soleil, genre Patof ou Elton John époque Candle in the wind, 1973. J’oubliais le plus important… Il porte aussi un bandeau de ratine noire! Au moins, il ne porte pas de leggins sous son short doré. Let’s get physicaaaalllllllllll! 

Tout sourire, il danse au milieu du wagon comme un membre de la famille Slomeau en manque de fondue. À la station Jarry, il sort du wagon en courant et fait 3 ou 4 push-ups sur le quai, sous les applaudissements nourris de ses 14 amis qui scandent son nom en tapant sur les bancs : HU-GO! HU-GO! HU-GO! Le wagon en tremble!

Hu-go! rentre dans le wagon en vitesse avant que le métro ne reparte. Il fait des culbutes et l’équilibre sur les mains entre les poteaux, avec, disons-le, une habileté certaine, vu que le métro tangue comme un voilier à deux mâts sur une mer agitée.

À la station Jean-Talon, il sort sur le quai et reprend son numéro! Ses amis sont en délire! Le wagon se remplit d’un public plutôt captif qui tape des mains en souriant, vu qu’on ne s’entend plus penser de toute façon!

À chacune des stations, même refrain! C’est l’enterrement de vie de garçon d’Hu-go! Heureusement, il semble beaucoup s’amuser, contrairement à d’autres qu’on voit au centre-ville en été. Barbouillés de crème à raser et embaumant la crème de menthe verte, ils se traînent les pieds avec l’air guilleret d’un employé des pompes funèbres.

Mais le short doré, les bas au genou et le bandeau de ratine en public… C’est beau, l’amour! Sérieusement, Mesdames! Peut-on vraiment blâmer certains hommes d’avoir une peur bleue du mariage et de l’engagement?

Chronique Express: Où sont passés les vrais rebelles?*

Lundi matin, ligne orange. Deux jeunes femmes jasent tranquillement.

Amélie a un béret tricoté, une veste rose vif, des broches, des cheveux trop rouges, un sac trop lourd et les ongles vernis de 6 couleurs. Audrey-Anne a un béret tricoté, une veste turquoise, pas de broches, des lunettes trop grandes, un sac trop lourd, un soulier Converse orange et l’autre bleu. Bref, des Cégépiennes colorées normales. Elles craignent l’examen de philo en espérant un texto de Keviinnnn, de Jonathan. (Encore eux?!)

Aux Keviinnnn et aux Jonathan: Avez-vous été kidnappés par les terribles tribus cannibales des «Rappellepas» ou des «Répondpu»? (Là où vont, j’imagine, les personnes 100% charme ayant promis d’appeler/texter/envoyer des signaux de fumée « tous les jours sauf jeudi », sans jamais donner de nouvelles.) Sinon, textez, que diable! Notre transport en commun foisonne de jeunes femmes découragées qui perdent leur manucure à 6 couleurs et leurs empreintes digitales sur leur cellulaire à cause de vous!

Jonathan et Keviinnnn: des prénoms vraiment populaires en 1993!

Amélie se tourne vers son amie:
– Audrey, tu ne devineras jamais quoi?
– Raconte!!
– En fin de semaine, j’ai décidé de défier mes parents!!!!
– Hannn!?! Kesse t’as fait?

Amélie sourit de toutes ses broches:
– Je me suis fait PERCER L’OREILLE!

Audrey-Anne n’en revient pas:
– Whouuuu, t’as eu du guts!
– Oui Madame!
– A-yo-ye! Est-ce que tes parents ont pété une coche??????
– Mets-en! C’était pas beau, mettons… Ouf!

Pas le nez, la luette, le front, le coude… L’oreille!! Faudrait-il appeler la DPJ?

*Gaston Mandeville, 1989

Chronique 45 Express: Excès de politesse

Dans un wagon de métro de la ligne orange, votre Belette à lunettes croise par hasard Virginie, une camarade de classe de l’école primaire. C’était il y a des lustres!

Évocation de vieux souvenirs et conversation classique du genre: qu’est-ce que tu deviens?  As-tu des enfants, es-tu mariée? Tu habites dans quel coin? Aimes-tu la crème glacée?

Quoi? Je vous entends froncer les sourcils jusqu’ici… Vous ne demandez jamais à vos vieilles (ou nouvelles!) connaissances si elles aiment la crème glacée? C’est une question capitale, pourtant! Selon moi, un individu n’aimant ni la crème glacée, ni les chats (il faudrait aimer au moins un des deux), est considéré comme suspect. Il devrait être placé sous l’oeil de faucon pellerin d’un organisme de surveillance dont l’expertise est internationalement reconnue, comme le FBI, le SCRS ou le Cercle des Fermières de Sainte-Angèle-des-Deux-Cabanons.

Virginie arrive à destination et sort du wagon, alors que je continue mon chemin. C’était vraiment chouette de se revoir, mais le temps nous a manqué. De part et d’autre des portes, on se salue de la main en souriant et on parle plus fort pour se faire entendre par-dessus le bruit ambiant des moteurs et le Fiiii-Doouuu-Daaahhh.  Je conclus gentiment:
– TU SALUERAS TES PARENTS!
– ILS SONT MORTS TOUS LES DEUX.
BANG!
Les portes se ferment. Le métro repart.

Vous demandez vous encore pourquoi je me cache derrière un journal?