Chronique de l’Étrange: Cher Journal…

Ça me fait drôle de m’adresser à toi comme ça… Après tout, je suis un journal, moi aussi! Bon, je n’ai ni licorne, ni cadenas-dont-la-clé-ne-barre-jamais… Je ne porte pas le titre d’intime, même si je fréquente les gens de très près, souvent même avant leur premier café… Mais je suis gratuit! Je t’écris pour ventiler un peu, avant de m’immoler par le feu devant un musicien motivé qui chante un peu faux… Bon, tu me diras que ce n’est pas le choix qui manque, mais quand même! Pas facile, ma vie!

Je ne peux jamais faire la grasse matinée. À l’aurore, un camelot (si c’est une dame, j’espère qu’on ne dit pas une camelote!?), que les gens oublient trop souvent de remercier ou de saluer, me distribue. Je voyage bien plié sous un bras qui me donne des sueurs froides. On m’oublie comme un vulgaire parapluie laid, me perd, m’annote, me piétine, me manque de respect! On me déchire pour une petite annonce ou une recette de pâté chinois… Ça me froisse!!

Des exemples? Un couple lit ses journaux et se les échange, comme on fait au restaurant, devant une belle assiette d’oeufs tournés à gauche.
– Chéri, me passerais-tu les sports svp?
– Avec plaisir, tes Canadiens ont encore perdu hier…
Ils oublient seulement qu’ils sont dans l’autobus et qu’un siège les sépare. Ledit siège est occupé par un inconnu, qui n’a pourtant rien en commun avec l’Homme invisible, et voit  passer pages et cahiers devant son visage ahuri.

Je gis sur le sol de l’autobus, seul comme un bas brun perdu. Un homme s’arrête en allant s’asseoir. Mais il doit souffrir d’un problème de lumbago ou d’ego (ça se ressemble tellement!), puisqu’il me regarde de haut, penchant à peine la tête pour lire mes grands titres.

Un homme assis m’ouvre tout grand, pour bien déranger; indifférent à la présence de sa voisine, il déploie ses coudes pour lui piquer les flancs.
Les flancs, les flancs… La contre-attaque des flancs, j’te gage?
Que lit-it d’un air si absorbé? Un article intitulé: Est-il temps de changer votre voiture? !! On se sert de moi pour empiéter sur l’espace commun, menacer la cohabitation harmonieuse; je me sens utilisé!

Tu comprends mon désarroi, cher Journal? Dans ma Musicographie, le narrateur pourrait dire d’une voix testiculaire:
– Après la pause, Journaaaaal Gratuit sombrrrrrre dans l’enfer du recyclage…

Mais si j’y pense un peu, il y a quand même des moments gratifiants…

Il y a les escadrons d’avions en papier ou les pirates de camps de jour aux chapeaux en journal; ça, ça me fait rire!

Par une journée torride (oui, oui, comme l’hiver, les impôts et Mario Pelchat, ça finit toujours par revenir!), une jeune fille déchire mes pages pour faire des éventails. Elle les distribue gracieusement à ses voisins humides de reconnaissance.

Un petit garçon qui lit un article pour sa mère en suivant chaque mot du doigt pour pratiquer sa lecture… Je  renseigne et je divertis, c’est important! Mais pour du pâté chinois… Qui a vraiment besoin de la recette??

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