Chronique du calepin jaune: Souriez, on ne sait jamais!

Ma vie à cloche-pied m’éloigne de ma 45 Papineau adorée pour un certain temps… Dilemme. Cher public, dois-je te laisser chanter Je t’attendais de Daniel Hétu pendant des semaines ou t’entretenir de vernis à ongles ornementé (je sens d’ici ton enthousiasme, imagine le mien)…? Non. Je vais plutôt t’ouvrir les pages de mon calepin jaune.

Au lectorat jeunesse: Dans les années 70, Daniel Hétu était un pianiste, directeur musical et chanteur, à la voix tout aussi unique que son nombre de succès. Sa carrière fut marquée par sa chevelure permanentée, l’émission Les Tannants à Télé-Métropole et ses mémorables soupers-spectacles du samedi soir au Beaubien Déli. On pouvait d’ailleurs le croiser dans l’autobus 18 Beaubien, où il acceptait gentiment de pousser la ritournelle pour ses fans rougissantes de 80 ans et plus.

Avant de souffrir de la joyeuse maladie du iPhone, j’écorniflais dans l’autobus en griffonnant comme une démone dans un calepin jaune, offert par Maman Belette. (Maman Belette est une incomparable experte ès cadeaux totalement géniaux, tout en étant la déesse du cadeau étrange,  réservés à quelques privilégiés dont je suis, genre bobettes de Noël à clochette, fleur solaire qui chante La Macarena et crayon-poulet qui allume dans le noir. J’exagère à peine.) Ledit calepin jaune est en forme de bonhomme sourire, donc aussi discret qu’un clown dans un salon funéraire. Voici deux de ses anecdotes.

Un matin dans le métro bondé, parmi les gens somnolant dans une bulle de sommeil regretté, une jolie dame aux longs cheveux noirs, dans la fin quarantaine, arbore un subtil macaron, format soucoupe: Demandez-moi comment je peux changer votre vie? À chaque personne dont le regard croise le sien, elle offre un sourire lumineux, celui qui réchauffe le cœur, même à moins -78. On lui rend timidement la plupart du temps. Elle n’insiste pas. Par-dessus nos têtes, un homme très grand ose demander. Elle propose donc des ateliers «mieux-vivre» et vend des potions  à la ciboulette et autres pilules au bon goût de nuage. Son dépliant en couleurs passe de main en main pour se rendre jusqu’à l’homme intéressé, elle recrute des partenaires aussi… Il quitte tandis que la dame continue à sourire chaleureusement aux gens qui entrent, comme si elle les accueillait chez elle.

Dans l’autobus 18 Beaubien, voyage le sosie d’Anne de la Maison aux pignons verts. Dans la trentaine, elle a troqué ses robes à manches bouffantes pour un chaud parka, assorti à sa chevelure de feu. Un magnifique sourire presque trop large pour ses joues roses illumine son visage et ses yeux brillent. Un homme noir prend place. Elle engage cordialement la conversation, il est heureux de jaser, elle est si gentille! Puis elle lui demande si ça fait longtemps qu’il est au Canada, s’il a de la famille ici, un emploi… Ses questions dignes de l’Inquisition espagnole sont posées si courtoisement qu’on lui donnerait notre code Netflix sans crainte aucune! Comme son interlocuteur, nous apprenons qu’elle est une missionnaire américaine envoyée au Canada pour un an et demi, qu’elle est là pour aider son prochain et qu’elle en cherche justement, des prochains… L’homme quitte en souriant avec en poche la carte d’Anne en mission.

On peut être d’accord ou non avec le but, pas très bien dissimulé, de ces deux dames… Mais on sait jamais quelles batailles personnelles, petites ou grandes, livrent les gens au quotidien. Souvent, un simple sourire apaise, réconforte et réjouit, en crée un autre. Je suis persuadée qu’elles changent vraiment, l’espace d’un instant, la vie des gens qu’elles croisent. Même pas besoin de bonne parole ou de pilules au bon goût de nuage pour faire une différence.

Souriez généreusement!!

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Chronique de l’Étrange: Cruising Bus

Samedi soir, autobus 18 Beaubien. Ma voisine d’en avant, l’incarnation ambulante de l’expression «Où il y a de la gêne, il n’y a pas de plaisir», a enlevé ses ballerines et applique minutieusement du vernis couleur « fruit du dragon » sur ses ongles d’orteil. Mon voisin d’en arrière sent tellement le gros gin que si la police m’arrête, je vais aussi échouer l’alcootest, sans même avoir bu. Ai-je précisé que c’est la pleine lune?

Une jeune femme dans la mi-vingtaine, Beauté d’automne, est debout tout près. Cheveux châtains en chignon fou, teint de pêche et gros tricot gris douillet, elle est d’une beauté discrète qui se révèle au fur et à mesure qu’on la regarde.

Ce que n’a pas manqué de faire Charmeur Frisé, un sympathique jeune homme basané qui vient de s’asseoir. Sourire éclatant, vêtements taille Tendance (i.e. trop grands) et une jambe interminable qui obstrue l’allée. Il l’interpelle.

– Salut!
– Salut.
– Sais-tu si Christophe-Colomb est encore loin?
– Hum… Oui, c’est assez loin encore.
– Ah, c’est super! Ça va me laisser le temps de te dire que t’es belle!
– Merci.
– Sérieusement, t’es vraiment belle! Pis tes yeux, wow!
– Merci. (Sentez-vous son manque flagrant d’enthousiasme? Pas Charmeur Frisé…)
– Habites-tu dans le coin?
– Non.
– Je te cruise pis t’as pas l’air intéressée, es-tu lesbienne? (Deux mots: Ma-laise)
T’aurais le droit, tsé.
– J’espère bien! (réprime une envie de rire) Non, je suis en couple.
– En couple lesbienne?
– Nôônn.
– Ah moi, une fille en couple, j’touche pas à ça. J’ai l’air de rien de même, mais j’ai des principes! J’voudrais pas qu’on me le fasse, tsé.
– C’est bien, ça.
– Ça me sauve du trouble aussi, fait que je touche pas à ça.
– C’est une excellente idée, je trouve.
– Mais ça m’empêche pas de te dire que t’es belle, même si t’es en couple!  Pis j’le dirais même si t’étais lesbienne. J’te cruise pas, mais j’peux te parler pareil! Tu reviens d’où? T’en vas-tu chez vous?

Debout près d’eux, un homme intervient dignement. Portant moustache, cheveux longs frisés, bottes hautes et long manteau marine à large col, il a l’air d’un mousquetaire!!
– Pardonnez-moi, mais je crois que cette gente demoiselle aimerait que vous cessiez de l’importuner.

Beauté d’automne remercie le Dartagnan de Rosemont d’un regard reconnaissant;
– Ben, je descends, en fait. Salut!

Elle sonne vivement et sort en vitesse. Est-ce son arrêt? Pas certaine.

Pas offusqué le moins du monde, Charmeur Frisé repart à la chasse de son oeil de braise. Pourra-t-il tester son charme subtil et ravageur sur une autre chanceuse?

Chronique de l’Étrange: Poussent, poussent, poussent, les bons gros légumes!*

C’est la saison des épluchettes! On savoure le blé d’inde tout frais, les doigts dégoulinants de beurre. Comme d’habitude, Robert égale son record de 26 épis et Jérémie fait du « double-dipping » dans la célèbre trempette de tante Huguette. Un rituel d’été incontournable et rassembleur! Alors hommage au maïs dans l’autobus!

Autobus 45, hiver tenace. Deux étudiantes dans la vingtaine jasent tricot.

Pourquoi pas? En fait, je suis trop loin pour entendre leur conversation… Imaginons un film muet, accompagné au piano d’un air tantôt guilleret, tantôt dramatique.

La Brunette à long toupet fouille dans son immense sac à main.
Elle sort deux sacs Ziploc extra-larges, remplis d’épis de maïs cuit, genre 8.

Gros plan sur les épis: TA-DAMMMM!!
Regard horrifié de l’amie.
Plusieurs sont… comment dire… Déjà semi-grignotés!!!

Généreuse, Brunette au long toupet veut partager.
Comme la poupée de la chanson, l’amie fait non non non noooooon.
Brunette pousse un soupir long comme février.
Elle range le maïs dans son sac et trouve son amie bien difficile.
Gros plan sur sa moue boudeuse.
FIN

Autobus 18 Beaubien, deux dames et trois enfants sont assis sur les strapontins. Chacun savoure son épi de maïs grillé sur le barbecue, avec d’appétissantes lignes noires, dans son papier d’aluminium.

Une mère grignote consciencieusement son épi de gauche à droite et revient à gauche à la fin de la rangée, on dirait qu’elle tape à la dactylo.

Au lectorat jeunesse: La dactylo est l’arrière-grand-mère de la tablette électronique. Pour l’apporter chez un ami, ce gros appareil au bruit terrifiant nécessitait une brouette. Dangereux, il coinçait les doigts entre les touches. On ne pouvait pas aller sur Internet avec ça, ni demander l’orthographe d’un mot. Il fallait vérifier dans le dictionnaire ou faire sa recherche dans UN LIVRE!!!!
L’enfer. N’essayez pas ça à la maison.

L’autre dame retire chaque grain avec ses doigts, c’est un peu long, ce jeu-là. Les enfants picorent et prennent des bouchées n’importe comment. Ils rigolent et jouent à Star Wars avec leurs épis. Grands sourires pleins de grains. Un tapis jaune et blanc commence à couvrir les sièges, les vêtements, le plancher…

Ça sent le charbon, la bonne odeur fumée des grillades.

Ça sent aussi le bonheur. Le meilleur parfum qui soit.

* Passe-Partout, 1982