Chronique Dose de cute: Les anges dans nos campagnes

Autobus 45 Papineau, 17 h 30. Sous le choc du récent changement d’heure, les gens maudissent le ciel déjà couleur d’encre. On pourrait jurer qu’il est minuit-l’heure-du-crime et les dames âgées se cramponnent à leurs sacoches.

Toute mignonne, Jeune fille en fleur manque de mains. Avec son sac à lunch, son gros sac à dos, son sac de vêtements de danse et ses mitaines, elle échappe tout et peine à s’asseoir. On dirait Mr. Bean avec des tresses et une jupe à carreaux, dont elle a aussi le calme et la patience.

Face à elle, une jeune femme d’environ 25 ans au regard sévère ne peut s’empêcher de rire. Demoiselle de l’ombre porte des vêtements aussi sombres et glauques que la nuit. Son maquillage digne des clowns de Muriel Millard camoufle presque, c’est dommage, sa grande beauté et ses yeux verts lumineux.

Au lectorat jeunesse: Chanteuse, comédienne et artiste de variétés, Muriel Millard portait le surnom de Miss Music-Hall. On lui doit une chanson classique du temps des fêtes, Les Vieilles maisons, que Maman Belette fera immanquablement jouer au réveillon, après Le Noël des petits oiseaux d’Angèle Arsenault. En fin de carrière, au lieu d’animer des émissions de cuisine comme plusieurs Has-been, elle s’est mise à la peinture. Ses clowns poudrés souvent tristes mais toujours terrifiants valent cher et ont acquis une renommée qui dépasse les frontières… Et me dépasse tout court.

Elle tend à à Jeune fille en fleur ses cache-oreilles puis engage la conversation gentiment. Tout les oppose mais elles fraternisent. Une école privée est responsable de la jupe à carreaux et des cours de danse, mais Jeune fille en fleur est encore au primaire, malgré son maturité.

Un peu plus loin, Jeune fille en fleur prend son téléphone cellulaire dans sa poche:
– Maman?
– (…)
– Oui, j’approche de l’arrêt, là. Il fait noir, crois-tu que tu pourrais venir me chercher, svp?
– (…)
– Non, je comprends. Ok. Ça ne me dérange pas. Ok. Vraiment, vraiment pas. Ok. Ok. Bye.

L’aplomb disparu, son regard s’est assombri, sa lèvre inférieure tremble un peu. Elle soupire et commence à ramasser ses bagages. Demoiselle de l’ombre lui sourit.
– Descends-tu à la prochaine?
– Oui.
– Moi aussi. Tu vas de quel côté? Je vais marcher avec toi.

Dans les années 80, inspirés par une initiative new yorkaise, des citoyens bénévoles coiffés de bérets rouges et appelés Anges gardiens patrouillaient le métro de Montréal pour rassurer les usagers et contrer la criminalité. Si ma fabuleuse mémoire pour les faits inutiles m’est fidèle, l’étrange personnage d’Elvis Laurier dans le téléroman Peau de banane, interprété par un jeune, mince, inconnu, pauvre et humble Normand Brathwaite, en était un. Remplacés par des agents de sécurité officiels (et payés), les Anges ont disparu discrètement. Heureusement, des anges, parfois cornus avec des ailes de tôle (pour citer Michel Tremblay) se glissent encore dans le transport en commun, sans béret. Ouf! – ça, c’est quelque chose qui ne va pas bien à tout le monde, comme le jean skinny, qui sied bien en général si et quand on l’est.

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Chronique Foule sentimentale: Ma préférence à moi*

45 Papineau, soirée tranquille. Beaucoup de gens sont absorbés dans leur bulle technologique personnelle, à part la version maxi de Grincheux, dont je vous ai déjà parlé sur la page Facebook. Toujours vêtu de son manteau jaune canari et d’une tuque pointue rouge cette fois, il lit un livre intitulé «Imparfait, libre et heureux». Avec son sourire en année sabbatique, je devine qu’il ne s’agit pas de son autobiographie non-autorisée.

Parmi les gens hors-bulle, une dame fixe ses propres doigts avec l’attention que mériteraient les fesses de Claude Legault. Plus loin, un petit garçon dont les joues et le front ont mangé du spaghetti ce midi, teste sa capacité à parler sans respirer ET la patience de sa mère : JpeuxSonner?JpeuxSonner?JpeuxSonner?JpeuxSonner?JpeuxSonner?JpeuxSonner?JpeuxSonner?JpeuxSonnerrrrrrrrrrrr?
Prions pour qu’il ne descende pas au boulevard Henri-Bourassa!

Au centre, un homme ambidextre échevelé prend frénétiquement des notes au stylo Bic sur ses deux mains. Plus du style thèse de doctorat ou «Guerre et paix» que «N’oublie pas la p’tite à la garderie» ou «Rappeler Maman». À ce rythme effréné, ses manches de manteau vont aussi afficher complet très bientôt.

Au fond, un jeune couple se fait face en se tenant la main. Elle a environ 17 ans, lui peut-être 20 et semblent bien différents. Jolie et à la mode avec ses longs cheveux noirs méchés, Eloïsa est volubile et fait tinter ses bracelets en parlant. Plus timide, un peu Geek, Bruno, ou plutôt Brrrrouunô comme elle l’appelle, l’écoute avec intérêt raconter son cours de danse hip-hop. Ils blaguent ensemble. Ils sont vraiment mignons. Elle s’arrête brusquement.
– Quoi?
– Tou es beau, Brrrrouunô!
Elle se penche et lui caresse la joue. Il rougit jusqu’à la racine de ses cheveux blonds et bombe subtilement le torse, deux effets secondaires usuels d’un compliment de notre amour. Il l’embrasse tendrement sur le bout de son nez percé-diamanté et empoigne leurs deux sacs. Ils se lèvent pour descendre.

Je peux alors voir que Brrrrouunô a une tache de naissance, catégorie «pas drôle – personne ne mérite ça», qui couvre son oeil droit et presque toute sa pommette. Mais notre Geek un peu timide a du charisme et de l’humour, il est galant et gentil. C’est tout ce qu’Eloïsa voit. C’est tout ce qu’il y a à voir.

Merci Eloïsa! Cette fois, c’est Belette qui prend des notes.

* Julien Clerc, 1978

Chronique Foule sentimentale*: Un câlin, Mister T.?

45 Papineau, fin de journée. Que vois-je? Incroyable, c’est le sosie amélioré de Mister T.! Jeune et mince, il porte de discrets bijoux et son ardeur au gym lui donne un sculptural corps de dieu grec, mais africain. Il arbore surtout la même célèbre coiffure que l’original! Selon des sources d’une fiabilité douteuse, c’est la crête des guerriers d’une tribu d’Afrique de l’Ouest, les Mandingues.

Au lectorat jeunesse: Mister T. est une solide pièce d’homme qui porte autant de bijoux qu’une dame allant au bingo. Lutteur américain imposant, acteur semi-muet des années 80, personnalité engagée, il a surtout fait carrière comme spécialiste en onomatopées, en bagarres, en BD et en Bubble heads.

Vous voilà cultivés et bien renseignés, ne me remerciez pas, tout le plaisir est pour vous!

Mister T. est complètement absorbé par sa lecture. Le magazine Passion Triathlon? Biceps et cie?

Non.

Les 5 clés du bonheur amoureux.
Pourquoi y a-t-il toujours 5 clés? Proposer la clé universelle, voilà qui sauverait le monde du désarroi amoureux, un coeur esseulé à la fois.

Le petit livre bleu poudre est corné, on dirait qu’il a subi la prise du petit paquet.  Mister T.  lève les yeux au ciel, complètement étranger aux badauds qui l’entourent mais totalement présent avec une personne douloureusement absente.

Face à nous est assise, je devrais plutôt dire échouée, une superbe jeune femme noire. Enceinte jusqu’aux yeux de 6 couples de jumeaux, elle flatte doucement son énorrrrrme ventre et murmure pour ses bébés à naître, de tendres mots d’amour.

Mister T. souffre au fil des pages lues et relues.

Belle Mamma fredonne une berceuse aux mélodies d’un chaud lointain pays.

Discrètement, Mister T. s’essuie les yeux avec son écharpe. Sans bruit, une larme coule sur sa joue.

Belle Mamma appuie sur la sonnette et essaie de s’extirper de son siège. Je me lève et lui tend la main en souriant. Alors que l’autobus nous rend souvent allergique aux autres ou tristement méfiants, elle prend ma main tendue. En se levant, elle me sourit et jette un oeil complice du côté de Mister T.

Elle sait. Leurs regards se croisent.

Son doux regard brun exprime la bonté pure… Sèche tes pleurs, Mister T. Ça va bien aller. Tu verras. Après la solitude et les larmes, il y a l’espoir et un jour, de l’amour.

Et 12 enfants qui courront partout.

Mister T. esquisse un fragile sourire et la salue de la tête.

Oui, il y a de l’espoir.

* Alain Souchon, 1993