Chronique de l’Étrange: Le Courrier du pied mariton

Après le Courrier du genou de Foglia, le Courrier du pied!

Chère Belette,

Je ne sais pas trop comment tu vas, mais je doute fort qu’on te casse les pieds autant que moi! Après tout, ce n’est pas toi qu’on a écrasé sous un VUSVL!! Qui est bourgogne et verdâtre (quelle affreuse combinaison de couleurs!) avec des cloches, hein? Certainement pas toi; tu as conservé ton teint de jeune fille, malgré les efforts du chauffeur de taxi  amateur de reggae et de Vivaldi, qui a galamment fouetté ta joue rose avec ta ceinture de sécurité en te ramenant de l’hôpital!

Tu trouves chaussures rouges à ton pied et tu m’offres un pédicure de temps en temps (Message subtil: le dernier date de quand? Ça commence à urger!), mais je trouve que tu nous prends, moi et mon fidèle compagnon de gauche, pour acquis. Pas que je veuille être mis sur un piédestal, non, mais ce serait le pied que nos généreuses contributions à l’humanité soient appréciées à leur juste valeur! Que serait devenue Cendrillon sans son pied dénudé? Le Prince ne l’aurait certainement pas retrouvée sur Facebook! Est-ce que Félix Leclerc serait aussi célèbre sans sa chanson Moi, mes souliers? Comment aurait-t-on pu imaginer le marathon, le pèlerinage à Compostelle ou la Plaza St-Hubert sans nous, je te le demande!?

Maintenant que j’ai toute ton attention, j’espère bien la conserver quand tu seras remise sur pied et que tu retourneras écornifler dans l’autobus 45 Papineau! J’espère que les bizarres et les drôles seront à pied d’œuvre pour te surprendre à ton retour.

Ton pied droit

Belette et son pied mariton

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Chronique de l’étrange: Parlez-moi z’en pas, j’ai mal au pied!

Samedi soir, votre Belette préférée fait son petit bonne femme de chemin vers le métro pour emprunter la 45 Papineau. D’humeur joyeuse, elle transporte des galettes mais a troqué le petit pot de beurre pour une bouteille de vin blanc frais, des Doritos et une banane.

Mon loisir de supermarché? Lorgner ce qu’achète la personne devant moi à la caisse et imaginer que le tout va servir à créer un seul plat, comme dans Chopped ou Masterchef Australie. (Bonjour, mon nom est Belette et je suis émissionsdecuisinolique!) Le suprême de saumon aux fraises et antisudorifique au lilas printanier, une combinaison qui promet!!! Imaginez des Doritos à la banane et au vin blanc!

Je traverse la rue au feu vert quand ma sombre silhouette gracile de bonhomme Michelin, emmitouflée triple épaisseur, échappe au conducteur d’un petit VUSVL, un Véhicule Utilitaire Sport Vert Laid.

Mon pied droit a la malencontreuse idée d’être sur son chemin… Il roule dessus.

– Arrêtez! Arrêtez! ARRÊÊÊÊÊÊTEZ!
Le conducteur, un rocker hirsute et barbiché dans la soixantaine, au chandail à tête de mort et la moitié de son poids en médaillons, sort avec le regard effarouché d’un Bambi.

– Oh my God, oh my God! Are you all right??? I’m sorry!!!!!
– NO, I’M NOT ALL RIGHT, YOU’RE STILL ON MY FOOT!!!!!!
– Oh my God!!!

Son véhicule vert laid est comme stationné sur mon pied!!!
Retour au véhicule du rocker hirsute aux gants noirs, à motifs de squelette!
Marche arrière.
Mon pied mariton, enfin libéré, a un drôle d’angle et ma botte neuve garantie -40 est légèrement explosée sur le côté.

Avec le calme de Denise Filiatrault, toujours assise dans la rue avec mes sacs, propre comme une lutteuse dans la boue, je hurle:
-Appelez une ambulannnnnnce!

Ma vie est une Chronique!!! C’est pour ça que j’ai malheureusement manqué notre rendez-vous d’hier.

Maintenant, mon pied est fier d’appuyer l’initiative de Denis Coderre et ressemble au drapeau gai, enflure, cloches, douleur et béquilles en prime. Pourtant, vous allez peut-être me trouvez bizarre, je ressens énormément de gratitude.
Pour le bon samaritain qui a vite appelé les secours et m’a tenu la main.
Pour les pompiers, policiers et ambulanciers que j’ai rapidement eu à mes pieds.
Pour le personnel de l’Hôtel-Dieu, présent, compétent et gentil en ce samedi soir où, contrairement à Saint-Dilon, il y avait beaucoup à faire.
Pour les Jeux Olympiques et nos valeureux athlètes qui me coûtent moins cher que les infomerciaux durant mes nuits d’insomnie.
Pour mes amies-is qui ont vite fait une chaîne de textos pour m’offrir de l’aide.
Pour la technologie et les réseaux sociaux qui m’ont permis de recevoir bons mots, encouragements, visites et soutien de partout et de toute sorte.
Pour Papa et Maman Belette qui me gâtent outrageusement, allant même jusqu’à beurrer mes toasts et éplucher mes bananes!
Pour la chance que j’ai eu, ça aurait pu être bien pire! J’ai même sauvé la bouteille de vin!

Les médias parlent souvent de l’individualisme de notre société et de l’indifférence des gens… Ça me fait chaud au cœur de constater, encore une fois, qu’on les a fait mentir!

Chronique de l’Étrange: Cher Journal…

Ça me fait drôle de m’adresser à toi comme ça… Après tout, je suis un journal, moi aussi! Bon, je n’ai ni licorne, ni cadenas-dont-la-clé-ne-barre-jamais… Je ne porte pas le titre d’intime, même si je fréquente les gens de très près, souvent même avant leur premier café… Mais je suis gratuit! Je t’écris pour ventiler un peu, avant de m’immoler par le feu devant un musicien motivé qui chante un peu faux… Bon, tu me diras que ce n’est pas le choix qui manque, mais quand même! Pas facile, ma vie!

Je ne peux jamais faire la grasse matinée. À l’aurore, un camelot (si c’est une dame, j’espère qu’on ne dit pas une camelote!?), que les gens oublient trop souvent de remercier ou de saluer, me distribue. Je voyage bien plié sous un bras qui me donne des sueurs froides. On m’oublie comme un vulgaire parapluie laid, me perd, m’annote, me piétine, me manque de respect! On me déchire pour une petite annonce ou une recette de pâté chinois… Ça me froisse!!

Des exemples? Un couple lit ses journaux et se les échange, comme on fait au restaurant, devant une belle assiette d’oeufs tournés à gauche.
– Chéri, me passerais-tu les sports svp?
– Avec plaisir, tes Canadiens ont encore perdu hier…
Ils oublient seulement qu’ils sont dans l’autobus et qu’un siège les sépare. Ledit siège est occupé par un inconnu, qui n’a pourtant rien en commun avec l’Homme invisible, et voit  passer pages et cahiers devant son visage ahuri.

Je gis sur le sol de l’autobus, seul comme un bas brun perdu. Un homme s’arrête en allant s’asseoir. Mais il doit souffrir d’un problème de lumbago ou d’ego (ça se ressemble tellement!), puisqu’il me regarde de haut, penchant à peine la tête pour lire mes grands titres.

Un homme assis m’ouvre tout grand, pour bien déranger; indifférent à la présence de sa voisine, il déploie ses coudes pour lui piquer les flancs.
Les flancs, les flancs… La contre-attaque des flancs, j’te gage?
Que lit-it d’un air si absorbé? Un article intitulé: Est-il temps de changer votre voiture? !! On se sert de moi pour empiéter sur l’espace commun, menacer la cohabitation harmonieuse; je me sens utilisé!

Tu comprends mon désarroi, cher Journal? Dans ma Musicographie, le narrateur pourrait dire d’une voix testiculaire:
– Après la pause, Journaaaaal Gratuit sombrrrrrre dans l’enfer du recyclage…

Mais si j’y pense un peu, il y a quand même des moments gratifiants…

Il y a les escadrons d’avions en papier ou les pirates de camps de jour aux chapeaux en journal; ça, ça me fait rire!

Par une journée torride (oui, oui, comme l’hiver, les impôts et Mario Pelchat, ça finit toujours par revenir!), une jeune fille déchire mes pages pour faire des éventails. Elle les distribue gracieusement à ses voisins humides de reconnaissance.

Un petit garçon qui lit un article pour sa mère en suivant chaque mot du doigt pour pratiquer sa lecture… Je  renseigne et je divertis, c’est important! Mais pour du pâté chinois… Qui a vraiment besoin de la recette??

Chronique de l’Étrange: Une galette et un petit pot…

45 Papineau, retour à la maison. La journée est longue et le froid, mordant. Dommage que les tartines de graisse de rôti de nos ancêtres cultivateurs ou bûcherons soient difficilement compatibles avec la sédentarité des comptes payables ou de la traduction. Ça, ça gardait son homme (et sa femme!) longtemps repus et bien au chaud!

Une dame monte à bord en compagnie de ses 3 enfants d’environ 5, 7 et 8 ans. La famille s’asseoit sur les strapontins, la mère au milieu, les enfants autour (et swingnez votre compagnie!). Elle distribue des berlingots de lait et des galettes à l’avoine pour les faire patienter. Le plus jeune a de belles joues rondes et des cheveux bouclés, il ressemble à un petit ours brun. Il se frotte le ventre par-dessus sa salopette:

– Miam, miam! C’est bon! Miam miam! C’est bon! c’est bon!

Aucun concours de miettes!  Entre deux bouchées, on raconte la journée, le ballon, la dictée. Comme un bébé oiseau qui reçoit la becquée, la maman ouvre un large bec. Du bout de ses petits doigts, chaque enfant partage généreusement sa galette au bon goût de bonheur.

Lointain héritage hippie, le poncho de laine tricoté se fait rare. Il semble (heureusement) avoir raté l’occasion d’effectuer un retour, contrairement aux couleurs fluo, aux bas en dentelle et à Fort Boyard. C’est surprenant d’en voir un dans l’autobus, en hiver, dans les teintes crème et rose. Qui plus est, ledit poncho à longues franges est porté avec une soutane et des bas dans des sandales… Par un homme d’un autre âge portant une barbe blanche et des anneaux d’or à chaque oreille, un joyeux croisement entre un Père Noël défroqué pour sauver les gens du joug de la surconsommation et un pirate au long cours. Malgré sa tenue parfaite pour passer incognito, l’homme a un regard d’une bonté telle qu’on en oublie presque son poncho. Presque.
NDLB: On m’a posé la question, alors je précise… Notre Père Noël des Caraïbes au poncho sent le frais, est très propre de sa personne et son poncho est étrange mais immaculé… Maman Belette dirait même qu’il est propre comme un jeune ingénieur!

En face, une femme sort de son sac à main un petit pot en métal, qui rappelle les p’tits poudings Laura Secord, chantés par les p’tits Simard dans les années 70. Pour cette ritournelle inoubliable, par ici! Ne me remerciez pas pour le vers d’oreille, ça pourrait être pire, j’aurais pu mettre (La vie) Chante lalalala!

Au lectorat jeunesse: René Simard et sa soeur Nathalie ont marqué les années 70 et 80 en devenant de jeunes stars de la chanson québécoise. Oui, avant l’Internet! Une version concours de sous-sol d’église de Justin Bieber! Ils ont beaucoup donné dans le volatile, avec de grands succès comme L’oiseau et La danse des canards, vendus à des milliers d’exemplaires. Puis L’amour a pris son temps quand Nathalie portait Un tout petit bikini que désapprouvait Goldorak. Comme un cri du coeur, René répond Tourne la page! Vous vous demandez Comment ça va? Triste histoire. Maintenant, René fait surtout de la mise en scène et Nathalie fait… son possible, je pense.

Comme dans la chanson, la dame «tire la bobinette, pas besoin d’assiette». La chevillette ne cherre pas, mais pas besoin d’ustensile non plus, puisqu’elle lèche consciencieusement le couvercle de métal. Sans se couper, elle le plie pour en faire une cuillère de fortune et mange son p’tit pouding avec joie, bonheur et volupté. Elle lèche ensuite le contenant pour qu’il soit bien propre, avant de le ranger dans son sac à main et recommencer avec un deuxième p’tit pouding!

– Miam! Miam! Maman?! Quand est-ce qu’on arrive?

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Quand on perd un grand-père aux drôles d’histoires ou une vieille tante adorable qui faisait le meilleur sucre à la crème du monde, on perd aussi un peu de la mémoire d’une famille. Imaginez un village… Nos pensées vous accompagnent, gens de l’Isle-Verte…

Chronique de l’Étrange: De tout, même un ami

197 Rosemont, 18 h 27. SSSLLLUUURRRPPPP! Cet effet sonore vous est offert par ma voisine de gauche, malgré la ventilation subtile de l’autobus-accordéon, qui donne l’impression de voyager dans un aspirateur central. Étudiante, Voisine transporte un énorme sac d’Addition Elle, même si sa silhouette gracile laisse à penser qu’elle ignore le plaisir d’une orgie de Whippets. Elle boit goulûment une soupe de poisson extra-ail bien chaude, à même son contenant Ziploc. Nez à demi bouché, je te remercie! SSSLLLUUURRRPPPP! À ma droite, un homme style post-punk post-semi-alternatif arbore sur son manteau de style militaire une impressionnante collection de médailles, chaînes, breloques, badges, ainsi qu’un gros et surprenant porte-clés en «ti-bonhomme sourire » égaré, qui contraste agréablement avec sa mine patibulaire.

Monte à bord un homme d’âge magané, dont le 5 à 7 a vraisemblablement débuté à une heure décente pour l’apéro quelque part dans le monde… À  Pretoria. Sympathique, il est d’humeur joyeuse et titube pour trouver une place, quand il avise une jolie dame début cinquantaine, assise avec ses paquets. Il tourne autour du poteau pour s’asseoir, sans tourner longtemps autour du pot avant d’engager la conversation, battant des cils comme un bambin cute qui veut un quatrième biscuit.

-Bonccchhhoir cccchhère Madame!
(elle réprime avec peine une envie de rire)
– Bonsoir Monsieur.
– Permettez-moi de vous dire que vous jjjjavez un très beau… un beau…
(La foule retient son souffle. Comme Éric Lapointe, il pourrait bien dire n’importe quoi! Un beau… Chandail? Dentier? Décolleté? Grain de beauté? Poil au nez?)

… Un vrai beau balai!!!! Chhen n’ai jamais vu un beau d’même!!!

Il est vrai qu’elle transporte un éclatant balai turquoise tout neuf, à motifs de boules de gomme balloune multicolores. Quel cerveau vil a pu inventer ceci pour faire croire qu’on sous-estime le potentiel festif et trrrrrrèèès agréable du ménage!?! On vous propose une journée au spa ou une tournée de magasinage avec la carte de crédit du beau-frère? Non, vous préférerez faire du ménage avec votre plumeau orange fluo à motifs de perroquets! Ça, c’est vraiment n’importe quoi!!!

Bonne joueuse, la jolie dame rit et jase longuement avec Monsieur Magané. Ils découvrent qu’ils fréquentent le même parc, elle avec son petit chien, lui avec son équipe de fêtards balle-molle, au grand plaisir de notre amateur de balais qui espère la recroiser.

Un jeune homme au faciès identique à sa tuque d’Angry Bird, pas le rouge ni le bleu, le noir, monte à bord. Devinez pourquoi…?

Batterie de voiture dans la 197

Chronique de l’Étrange: La danse des canards

10 De Lorimier, 18 h 12. J’ai faim. On dirait que que mon dernier repas a eu lieu jeudi dernier. Mon voisin de siège transporte un poulet rôti bien chaud et délicieusement odorant; un véritable acte criminel à cette heure! Vous ai-je déjà parlé de mon amour immodéré de ce délectable volatile? Élue Miss Poulet, je pourrais promettre de régler la faim dans le monde à coup de quarts cuisse! La tentation de lui faire une jambette pour me sauver avec le butin et le dévorer dans le parc Lafontaine avec un regard maléfique et satisfait est terrible! Heureusement pour lui, quand un vieux bonbon d’Halloween au-bon-goût-de-vert collé dans son papier, déniché dans le recoin plein de petites mousses du sac à main te comble de bonheur, on a le bonheur facile, ou vraiment faim…

Une dame très digne âgée d’environ 80 ans est assise en face de moi. Soigneusement coiffée, portant un beau manteau chic, elle porte à sa bouche sa main impeccablement manucurée… Pour en retirer son dentier! Elle soupire comme quand on enlève des chaussures trop petites puis GLOUP, le remet en place.

Monsieur Colomb, Chevalier de de son prénom, monte à bord. Oui, oui, le même que l’été dernier! La version 10 De Lorimier du lapin blanc d’Alice au pays des merveilles doit être encore en retard à sa réunion des Chevaliers de Colomb! Persistera-t-il à jouer au PDG des installations sanitaires de sa voix nasillarde de trompette bouchée??? Chose certaine, ce brave homme n’a peur de rien!

– Hé, le jeune! Donne-moi ta place, chu Chevalier de Colomb!
Surpris, le jeune à lunettes  de 10 ans dont le poids est inférieur à celui de son sac à dos, se lève sans demander son reste.
Marci ben. Bon, j’suis assis, là, Capitaine, vas-y! J’suis pressé, j’ai ma réunion des Chevaliers de Colomb, j’veux pas être en retard!

Toé le jeune à casquette, dans le fond!
Vous pis votre gros sac, restez pas dans le milieu d’la place, dans le fond! Non mais, tsé, une grosse madame avec un gros sac!
Pis vous aussi, dans le fond!

Surprenamment, certains obéissent ou l’engueulent! Le plus souvent, on l’ignore.

– Envoye, avance Capitaine! Donne du gaz, t’es capable! Plus vite, plus viiiiiiiiiite! Arrête pas, j’vas être en retard à ma réunion!! Arrête pas, sinon, je vais faire le canard! J’t’avertis, j’vas faire le canarrrrrd!!

L’autobus freine…

Monsieur Colomb se lève et bat l’air de ses coudes… Secoue la tête, les babines et le bas des reins comme un petit canard jaune qui sort de la mare, avec un son étrange mi-cheval, mi-Donald Duck qui attend Opération Nez Rouge…

Aucune syndrome post-traumatique en vue… Comme on a eu droit à ses voeux de Noël en juin, je suppose… En sortant, Monsieur Colomb lance à la foule soulagée:
– Bon ben, Joyeuses Pâques tout le monde!

Chronique de l’Étrange: Prendre un verre de bière mon minou

Autobus 45 Papineau, jeudi soir de début d’hiver. Une jeune femme aux cheveux longs mange du pad thaï avec des baguettes, dans une mignonne boîte de carrtrrron ornée de pagodes. Son cellulaire sonne; elle a les baguettes en l’air au propre comme au figuré. PLOUF! Triple vrille dans la boîte!!! D’un air découragé, elle repêche le téléphone dans la sauce du bout des doigts. Non, elle n’imite pas Madame-en-bon-uniforme et son cellulaire noyé dans le yogourt aux pêches! (Déception) Elle l’essuie plutôt mal que bien sur sa besace en cuir-de-St-Côme-mort-de-peur et tente de rappeler, démontrant ainsi les vertus revitalisantes de la sauce aux arachides.

Plus loin, un homme et une femme, début cinquantaine, voyagent ensemble mais trouvent plus amusant de s’asseoir l’un derrière l’autre et d’écouter chacun leur musique. Ils essaient quand même d’avoir une conversation à fort volume, ponctuée de Kessé tu dis là?, de Lâche mes écouteurs, fatigant! et de Oui, mais j’te parle!

Précisons tout de suite qu’ils ont eu un début de soirée bien arrosé et leur vocabulaire est truffé d’une quantité phénoménale de jurons, que je n’oserais jamais répéter ici, par crainte de me faire frotter les oreilles avec vigueur par Maman Belette. Je vais donc les remplacer par un titre de chanson de Noël. Pourquoi? Parce que j’ai sorti mes CD de Noël hier et je partage mon trépignant fardeau de chantonner Fa lalala lalala sans arrêt depuis!

– Vive le vent! Y va donc ben pas vite, le chauffeur, Mon beau sapin! Non mais tsé, Adeste Fideles, ça paraît qu’y a pas bu 6 bières, lui, l’Enfant au tambour!
–  Les anges dans nos campagnes que t’es fatigant, t’avais juste à y aller avant de partir, Sainte Nuit !
– Petit Papa Noël, j’suis allé, mais faut que j’y retourne, Douze jours de Noël!
– L’Père Noël, c’t’un québécois!
– J’vas aller demander au chauffeur pas vite, D’où viens-tu Bergère!?

L’homme se lève, sort son ton poli du dimanche et va s’adresser au chauffeur:
– Scusez-moi, môssieur, kessé vous faites quand vous devez aller aux toilettes, vous?
– Oh, moi je sais ce que je ferais. Mais ce n’est pas la même chose que vous. Pourquoi?
– Mettons que je veux descendre pis y aller, pouvez-vous m’attendre?
– Non, vous devez attendre le prochain bus, malheureusement.
– Ben là! Y fait frette pis ça me tente pas! Si j’descends pis j’y va là-là pendant la lumière rouge, vous êtes ben obligé de m’attendre? Vous allez pas partir sua’ rouge pour me laisser sur le trottoir les bijoux d’famille à l’air?!
– (réprime un petit rire) On peut dire ça.
– Bon ben, j’y va!

L’autobus freine à un arrêt, la lumière devient rouge. Pendant que sa compagne rigole, Monsieur Pressé vole hors de l’autobus et entreprend de satisfaire son besoin primaire sur l’abribus, juste devant le restaurant Chinois-canadien-italien-license complète-Bienvenue aux dames.

Petit appel de phares et l’homme a tout juste le temps de remballer la marchandise avant de remonter.

– Ça bergers! Au moins, j’ai eu le temps d’en sortir la moitié! Envoye, pèse sua suce, j’suis pressé, Minuit Chrétiens!

Malgré ses manières
Un peu particulières,
Chapeau à ce petit rigolo
Assez sage pour ne pas prendre son auto!

Chronique de l’Étrange: Exercice à la barre

Autobus 45 Papineau, 17 h 30. Christophe, 4 ans, voyage avec son père. À côté d’eux, une étudiante avec de la peinture sur le nez transporte une couverture de déménagement et une oeuvre, catégorie «euh, merci, c’est fin, mais j’ai vraiment pas de place». Juchée sur sa couverture pliée sur le banc, elle tient sa toile sur ses genoux. On a donc l’impression fugitive qu’une muse de Picasso à quatre yeux et aux cheveux mauves de 6’5" prend l’autobus.

Au lectorat jeunesse: Peintre, dessinateur et sculpteur espagnol, Pablo Picasso fait partie des artistes les plus importants du XXe siècle. Le pauvre, penserez-vous, il a raté les grandes inventions modernes, dont les chaussures à velcro, le DVD et la pizza-pochette. Il est reconnu comme le fondateur du cubisme, à ne pas confondre avec le cube Rubik. Ces deux concepts partagent toutefois une passion pour la forme carrée et le fait que les morceaux (cubes ou parties du corps) sont jamais rarement dans le bon ordre.

Christophe regarde la 2e porte arrière de l’autobus-accordéon, inaccessible, ceinturée de ruban jaune «Défense d’entrer».  Il est donc interdit d’entrer dans une sortie!

– Papa! Pourquoi on ne peut pas sortir par cette porte-là?
– Peut-être que les barres sont défectueuses?

Ah, les barres d’ouverture de portes! Souvent dignes d’un vaudeville, nombreuses sont les techniques de «Sésame, ouvre-toi!» (Quelqu’un sait ce que le sésame vient faire dans l’histoire, d’ailleurs?)
Il y a Monsieur Pressé, qui brasse la barre en grognant, comme si ça allait accélérer le processus. La dame au chapeau, qui effleure la barre trop doucement. L’ado qui veut impressionner ses amis et frappe trop fort. Le mime qui tâte un mur imaginaire. La dame qui danse «La Macarena». La personne qui ne sort pas souvent et regarde juste la barre en fronçant les sourcils. La jeune femme un peu pompette qui, confondant barre et poteau, s’y adosse lascivement. Technique plutôt efficace; la porte s’ouvre et la danseuse d’un soir tombe à la renverse sur le trottoir si ses amies ont bu trop de martinis litchi pour la retenir. Très divertissant!

– Papa, qu’est-ce qui arrive quand la barre marche pas?
– Ça empêche la porte d’ouvrir. Moi, j’ai entendu parler d’un monsieur, Gaston, qui voulait sortir et la barre ne fonctionnait pas. Il n’a pas pu descendre et l’autobus a continué à rouler et rouler encore, sans s’arrêter! Quand Gaston est descendu, il a vu le Pôle Nord, les ours polaires et…  Le Père Noël!
– Wow, chanceux! Y’était rendu au Carrefour Laval!!!

Chronique de l’Étrange: Cruising Bus

Samedi soir, autobus 18 Beaubien. Ma voisine d’en avant, l’incarnation ambulante de l’expression «Où il y a de la gêne, il n’y a pas de plaisir», a enlevé ses ballerines et applique minutieusement du vernis couleur « fruit du dragon » sur ses ongles d’orteil. Mon voisin d’en arrière sent tellement le gros gin que si la police m’arrête, je vais aussi échouer l’alcootest, sans même avoir bu. Ai-je précisé que c’est la pleine lune?

Une jeune femme dans la mi-vingtaine, Beauté d’automne, est debout tout près. Cheveux châtains en chignon fou, teint de pêche et gros tricot gris douillet, elle est d’une beauté discrète qui se révèle au fur et à mesure qu’on la regarde.

Ce que n’a pas manqué de faire Charmeur Frisé, un sympathique jeune homme basané qui vient de s’asseoir. Sourire éclatant, vêtements taille Tendance (i.e. trop grands) et une jambe interminable qui obstrue l’allée. Il l’interpelle.

– Salut!
– Salut.
– Sais-tu si Christophe-Colomb est encore loin?
– Hum… Oui, c’est assez loin encore.
– Ah, c’est super! Ça va me laisser le temps de te dire que t’es belle!
– Merci.
– Sérieusement, t’es vraiment belle! Pis tes yeux, wow!
– Merci. (Sentez-vous son manque flagrant d’enthousiasme? Pas Charmeur Frisé…)
– Habites-tu dans le coin?
– Non.
– Je te cruise pis t’as pas l’air intéressée, es-tu lesbienne? (Deux mots: Ma-laise)
T’aurais le droit, tsé.
– J’espère bien! (réprime une envie de rire) Non, je suis en couple.
– En couple lesbienne?
– Nôônn.
– Ah moi, une fille en couple, j’touche pas à ça. J’ai l’air de rien de même, mais j’ai des principes! J’voudrais pas qu’on me le fasse, tsé.
– C’est bien, ça.
– Ça me sauve du trouble aussi, fait que je touche pas à ça.
– C’est une excellente idée, je trouve.
– Mais ça m’empêche pas de te dire que t’es belle, même si t’es en couple!  Pis j’le dirais même si t’étais lesbienne. J’te cruise pas, mais j’peux te parler pareil! Tu reviens d’où? T’en vas-tu chez vous?

Debout près d’eux, un homme intervient dignement. Portant moustache, cheveux longs frisés, bottes hautes et long manteau marine à large col, il a l’air d’un mousquetaire!!
– Pardonnez-moi, mais je crois que cette gente demoiselle aimerait que vous cessiez de l’importuner.

Beauté d’automne remercie le Dartagnan de Rosemont d’un regard reconnaissant;
– Ben, je descends, en fait. Salut!

Elle sonne vivement et sort en vitesse. Est-ce son arrêt? Pas certaine.

Pas offusqué le moins du monde, Charmeur Frisé repart à la chasse de son oeil de braise. Pourra-t-il tester son charme subtil et ravageur sur une autre chanceuse?

Chronique de l’Étrange: Monsieur Baboune

45 Papineau, heure de pointe du soir. L’autobus-accordéon est bondé à un point tel que même Jean-Marc Chaput ou Kermit la grenouille (selon votre âge) trouveraient ça pénible. L’air renfrogné, Monsieur Baboune monte. Vraisemblablement, sa journée n’est pas une longue pause dans une boutique de brownies. Malheureusement.

Après avoir eu maille à partir avec sa carte mensuelle, il s’enfarge, non pas dans les fleurs du tapis, mais plutôt dans un panier d’épicerie. Sachez que la pizza surgelée est à très bon prix cette semaine, puisque le panier en déborde. Lorgner les sacs dans l’autobus 45 est toujours une bonne façon de connaître les spéciaux; même plus besoin de consulter les circulaires!

Il reprend son équilibre pour éviter de justesse la décapitation par raquette de tennis, méthode révolutionnaire à laquelle les émeutiers parisiens n’avaient même pas songé.

Une mer de sacs à dos se dresse devant lui. Monsieur Baboune prend une grande respiration et tel un quart-arrière au Super Bowl, fonce de l’épaule pour se frayer un chemin vers l’arrière.
– C’est ça, c’est ça, baissez-les pas, vos maudits sacs à dos!
C’est obéissant, un sac à dos. Un étudiant qui écoute sa musique trop fort aussi.

Monsieur Baboune entrevoit enfin l’Eldorado, une oasis dans sa journée qui aurait pu inspirer Lisa Leblanc. Rendu là, on est moins difficile et l’oasis consiste en un siège libre jonché de journaux gratuits. Mais il se fait coiffer fort cavalièrement au fil d’arrivée par une dame au téléphone, qui raconte son abcès é-pou-van-ta-ble dans le menu détail. Il finit par s’asseoir, mais pas encore assez loin de la dame, qui explique ensuite son affreux traitement de canal.

Un peu plus loin, montent un homme et Mignon Bambin, signe astrologique «terrible two» ascendant bacon, portant un chandail «Here comes troubles!!!» qui hurle et proteste vigoureusement contre la Convention de Villeray, qui interdit les biscuits avant le souper.

Le duo hurlant approche dangereusement. Monsieur Baboune sent le découragement mais surtout la migraine l’envahir… Quoi encore!?!

Ils prennent place…

À côté de la voleuse de siège au traitement de canal! Le sifflet coupé, elle met fin à son appel et fait des guili-guilis-c’est-à-qui-c’te-beau-ti-bébé-là à Mignon Bambin. Il arrête d’hurler et sourit de toutes ses trois dents… En bavant joyeusement sur la jupe de la dame.

Monsieur Baboune sourit. Il aurait pu jurer que Mignon Bambin venait de lui faire un clin d’oeil.